Corps et âme = substance

Focus sur la démarche du médecin-philosophe français des Lumières Julien Offray de La Mettrie qui guide énormément ma pratique, ma démarche artistique, ma perception du corps et de ses phénomènes au quotidien.


La Mettrie était médecin-philosophe. Pour lui les deux sont indissociables. On ne peut pas souhaiter maintenir, conserver, rétablir une santé sans le pendant philosophique, qui se rattacherait davantage à l'activité de l'esprit.


D'abord, nous sommes uns. Notre corps, notre âme -ou notre esprit, varions les appellations- sont indissociables, les deux sont de la matière.

Ensuite, la vie est liée au mouvement perpétuel -de nos liquides, de nos solides, et de l'équilibre en tout cela.

Enfin, il est bien beau d'être animés... ce qui nous anime, ce qui se trame en nous, nous habite prend également sa source dans la matière de nos corps -nos pensées, notre mémoire...



Être UN - tout en substance


La Mettrie était un médecin matérialiste. C'est-à-dire qu'il défendait l'idée que tout est matière : notre corps, certes, mais nos pensées, nos croyances, nos émotions, nos souvenirs, etc. naissent dans la matière de notre corps.

Cela passe par nos sens, nos ressentis. Que nous traduisons ensuite en émotions ou sentiments.


"Les idées viennent par les sens, les sensations sont l'unique source de nos connaissances".
(La Mettrie)

Pour ses idées dérangeantes à l'époque, il était rejeté, critiqué, marginalisé et condamné à être brûlé !

Clairement,il dérangeait, car il avançait sa manière de percevoir l'humain de manière nouvelle, et en contradiction avec l'Eglise toute puissante.

Là où ce médecin-philosophe aborde les notions de plaisir liés au corps, il veut dire notre rapport à la Nature, à la société. Il nous invite à l'expérience, et à l'observation : les seuls guides auxquels nous fier car ils sont réels, dans la matière.


Être un pour La Mettrie, c'est ce lien indissoluble entre le philosophe et le médecin.

Nous sommes des être indissociablement physiques et moraux. Nos passions, notre volonté, nos facultés intellectuelles ne sauraient être appréhendées indépendamment du corps.

"Il n'y a, dans tout l’Univers, qu'une seule substance diversement modifiée".

La perception matérialiste de La Mettrie introduisait une conception neuve de la vie et de ses normes.

Il était convaincu de l'unité de l'être humain - et sa place dans l'univers.

Entre une substance spirituelle et une substance matérielle, il n'y a pas de différence (la seule différence est la nature de ces substances).


La visée de ce médecin était de contribuer au bonheur des humains, possible si l'équilibre et la prise en compte de nos différentes substances sont considérés. Nous ne sommes pas que des corps. Nous ne sommes pas que des esprits pensants. L'admirable propriété de penser que nous avons est liée à la matière.


Il envisage l'humain dans sa globalité : le bonheur suppose alors l'exercice, le développement des puissances tant corporelles qu'intellectuelles -psychiques, psychologiques, mentales, spirituelles, etc.


Je pense que, dans l'idée, cela est assez proche de "Un esprit sain dans un corps sain" .



Être horloge - entre chirurgie et orfèvrerie


La Mettrie évite sa condamnation à être brûlé (quelle violence, c'est cher payé que de dire ce qu'on pense et penser autrement que la norme) en fuyant en Allemagne - la Prusse à l'époque. Il est protégé par le souverain de l'époque, non pas qu'il soit forcément emballé par les propos de ce médecin, mais visiblement il avait également besoin de redorer son blason.


La Mettrie saura s'entourer d'autres médecins, penseurs, qui partagent ses opinions et qui vont l'aider dans sa démarche pédagogique (il écrira L'Homme-machine dont la visée est pédagogique).



Pour lui, notre corps est une machine. La plus belle et la plus parfaite en termes de finitions et de capacités offertes.

Nous sommes une machine-corps à forme humaine.


La créature de Mary Shelley, celle du Dr Frankenstein (1/2 siècle après l'écrit de La Mettrie, L'Homme-machine) est "un être machiné à partir d'organes vivants et dont les couvertures attestent le caractère manufacturé", non sans lien avec la pensée lamétrienne.



La Mettrie fera l'expérience d'une forte fièvre au cours de laquelle il faillit mourir. Il compare cela à une seconde naissance. Il a alors observé sur lui-même le désordre des idées provoqué par le trouble de son corps.

Cette expérience, il la compare à la mécanique.

L'exemple de l'horloge est fascinante : une horloge, c'est une énergie fournie par un poids ou un ressort, restituée par une série d'impulsions à un "échappement" agissant lui-même sur un pendule fonctionnant comme un régulateur.

Un mouvement autoréglé.


C'est la période également où la mécanique fascine, et certains chirurgiens "orfèvres en mécanique vivante" entreprennent l'idée de construire des anatomies vivantes, reproduisant les principales fonctions vitales, respiratoires, circulatoires, digestives (ce que fera aussi l'artiste belge Wim Delvoye 3 siècles plus tard avec son Cloaca -la machine à caca). Bien plus sophistiquées que de simples automates...


Wim Delvoye, Cloaca, installation pour la 1re fois en 2000

La Mettrie compare également notre cerveau à un "ressort principal de toute la machine qui a une influence visible sur tous les autres".

Nous sommes des machines qui montent elles-mêmes leurs ressorts.



Mémoire, cerveau, matière


"Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile. Les pensées sécrétées s'accumulent de génération en génération".
(La Mettrie, 1748)

La Mettrie utilise le mot "âme", car c'est un terme courant pour évoquer l'ensemble des phénomènes psychiques.

Pour lui, ce n'est pas une substance différente de celle du corps -sa nature diffère, comme la nature de la substance terre diffère de celle de la mousse ou du métal...


Âme, esprit, spiritualité...

Notre âme ne possède aucune réelle anatomie par rapport à notre corps.

Les états de notre âme sont toujours corrélatifs à ceux de notre corps.




Pour lui, toutes les activités, les phénomènes qui se passent dans notre cerveau -du haut- cristallisent, imprègnent, marquent notre corps. En profondeur, accessible ou non, en surface également.

Notre imagination joue un rôle fondamental :

"Je crois que tout s'imagine, et que toutes les parties de l'âme peuvent être justement réduites à la seule imagination qui les forme toutes; et qu'ainsi le jugement, le raisonnement, la mémoire ne sont que des parties de l'âme nullement absolues, mais de véritables modifications de cette espèce de toile médullaire, sur laquelle les objets peints dans l’œil sont renvoyés, comme d'une lanterne magique".


L'imagination et le langage sont importants. Notre cerveau est originairement une masse informe. Nos idées existent parce que nous en avons les facultés. L'éducation nous offre la puissance de lier nos idées, et ainsi d'imaginer, de créer, de penser.


Et notre mémoire se trouve au principe de notre pensée. Notre mémoire, c'est notre capacité à ressusciter des idées anciennes. Notre imagination combinée va fusionner, tronquer, modifier ces idées ancienne.


couverture l'Homme-Machine revisitée par mes soins


La Mettrie, penseur matérialiste vivait dans le présent, et préférait une félicité temporelle aux promesses d'un bonheur éternel. Sa visée était le bonheur des êtres humains, cherchant à réconcilier deux pans visiblement opposés alors qu'en réalité ils sont intrinsèquement liés.