Ectoderme - habiter notre corps, vivre & être

"Ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau", disait Paul Valéry dans L'idée fixe, 1931.

Il s'agit d'un leitmotiv dans ma pratique.


Aujourd'hui, je vous en dis plus sur ma démarche artistique, sur ce que je souhaite partager avec vous à travers le voyage anatomique des sculptures et bijoux.



De l’intérieur à l’extérieur. Le corps comme maison/matrice


Comme l’évoque la citation de Paul Valéry (L’idée fixe, 1931) : « Ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau», il s’agit à mon sens de révéler, à l’extérieur de nos corps – au moyen de mes sculptures, prothèses, excroissances, et également bijoux anatomiques – ce qui se trame à l’intérieur de nous : nos entrailles, nos pensées, nos croyances, notre âme.

Telle une radiographie, il s’agit de révéler les phénomènes qui nous agitent, nous régissent, nous taraudent. Le corps est la maison, la matrice que nous habitons, sa façade communique avec ces fondations.


Je matérialise ce dialogue étroit entre nos entrailles, notre vécu et son enveloppe. Nos vêtements, nos peaux, nos mues sont des métaphores à même de révéler notre architecture interne, matricielle.


dans mon atelier, 2019

Depuis 2006, je réalise des sculptures aux allures viscérales, qui évoquent des organes hybrides ou inventés, de dimensions imposantes, ou de la taille de nos organes.


Elodie Derache, MUE, 2008-2018, fil de laine tricoté à la main, dimensions variables



Les premières années de créations liées à cette démarche autour du corps, de l'anatomie, des phénomènes internes ont été nourries par le travail d'Etienne-Martin, Eva Hesse, Joseph Beuys, et le plus inspirant à mes yeux : Matthew Barney.




Voici ce que j'écrivais en 2007, dans mon premier mémoire de Master en Arts -Habitacles : des sculptures vivantes- dans un chapitre consacré à la peau, l'enveloppe :


"La peau, nous l'habitons, c'est une demeure".


Je citais -entre autres- Gaston Bachelard, à propos de Notre-Dame de Victor Hugo, 1831 : il (V.Hugo) associe les images et les êtres de la fonction d'habiter. "Pour Quasimodo, la cathédrale avait été successivement "l’œuf, le nid, la maison, la patrie, l'univers. On pourrait presque dire qu'il en avait pris la forme comme le colimaçon prend la forme de sa coquille. C'était sa demeure, son trou, son enveloppe... Il y adhérait en quelque sorte comme la tortue en son écaille. La rugueuse cathédrale était sa carapace".


Ces interprétations poétiques du corps et de l'être, je les matérialise dans des sculptures qui évoquent simultanément le corps, les organes, la peau, le cocon, le nid, le corps-refuge, le vêtement, la protection, la carapace.


Elodie Derache, sans-titre, exosquelettes, 2018-2020

J'aime passer de la réalisation d'une oeuvre à taille humaine à un bijou, parfois avec, parfois sans transition -sculptures de la taille de nos organes.



Bague Charnelle Anatomic Jane, 2020


Notre corps comme laboratoire de phénomènes


Nous sommes habités de phénomènes organiques : ils sont internes et externes. Microscopiques, invisibles et insaisissables parfois...

A travers les pièces uniques que je réalise, je mets à jour ou provoque les métamorphoses qui animent nos corps.


Elodie Derache, Synapses, détails, 2019



J’échafaude ma propre mythologie individuelle autour du corps. J’élabore et célèbre au fur et à mesure de mes œuvres tout un laboratoire de phénomènes : cristallisation, prolifération, écoulement, croissance, protection, réparation, greffe…


Elodie Derache, Cristallisation (partie d'un triptyque) 2019-2020


Les sculptures et installations me permettent de travailler à l'échelle du corps tout entier.

Les bijoux Anatomic Jane explorent les mêmes concepts à une échelle plus intime, avec un vocabulaire plastique plus minutieux encore, destiné à être portés, pensés comme des parures.


Les bijoux Anatomic Jane comptent à ce jour deux collections qui comportent chacune un très petit nombre de pièces.

Les thèmes abordés sont le corps, l'esprit, et ce qui m'intéresse, c'est d'interpréter de manière poétique et symbolique les liens entre ce qui fait de nous des êtres matériels -faits de matière, palpable, tangible- et spirituels.



Corps - armure, défense, protection


Elodie Derache, croquis initial pour Jaseran, sculpture portable, 2019


J'ai entamé la confection de Jaseran il y a 8-10 mois -peut-être plus...


Elodie Derache, Jaseran, 2019-2020

Un jaseran est une armure, un bouclier, entre la chaîne à porter au cou et la cotte de mailles. C'est un terme ancien -Moyen-âge, Renaissance- que je trouve beau, et qui me permet d'établir des connexions entre notre contemporanéité et des références anciennes -le Moyen-âge, le siècle des Lumières m'inspirent énormément à propos de la science, l'anatomie, la pensée, les croyances répandues, les visions médicales du corps et de l'esprit.


Les mailles de tricot constituent la signature de mes créations : elles représentent une solidarité de points formant un tissu à la fois souple, moelleux et qui évoque nos viscères, rappellent le vêtement protecteur et signe identitaire.


Jaseran est mi-vêtement, mi-bijou, mi-sculpture.



Ce bouclier de tricot symbolise notre organe le plus étendu : la peau.

Elle couvre, défend, protège.

Cette oeuvre symbolise notre protection corporelle individuelle, une armure organique et filaire qui évoque l'intérieur de nos viscères en même temps que le vêtement protecteur et la parure.


La dentelle au crochet scintillante symbolise également les fascias de notre peau : tissus conjonctifs présents dans la peau, mais dans tous nos autres organes également -puisqu'ils sont tous reliés entre eux aussi.

Cette membrane fibro-élastique qui permet de maintenir, soutenir, relier est garante de notre unité.

Je joue entre l'intérieur et l'extérieur, entre la matière et la spiritualité, ...



fascias de la peau, et détail dos de Jaseran



Cette oeuvre sera exposée à La Manufacture de Roubaix, à l'occasion de la Biennale Objet Textile du 19 septembre au 8 novembre 2020. Vous aurez l'occasion de la découvrir au sein d'une scénographie -la mienne- qui la fera dialoguer avec d'autres pièces...et je serai présente à l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine, qui marqueront également le Vernissage de la Biennale (19 et 20 septembre).


J'ai hâte de vous en dévoiler davantage et vous rencontrer pour échanger !