Kiki Smith "Entre chien et loup"


J'ai découvert l'oeuvre de Kiki Smith au Centre de la gravure et de l'image imprimée à La Louvière, en Belgique il y a maintenant plusieurs semaines, et j'avais envie de partager cette rencontre.

J'ai tardé, mais il n'est jamais trop tard ! Car, même si l'exposition "Entre chien et loup" est terminée, ses estampes, ses sculptures, ses sérigraphies continuent d'être exposées !


Le nom de Kiki Smith ne m'était pas inconnu. J'avais déjà "vu" son travail (sur internet, dans des catalogues d'expo), notamment celui de ses débuts qui met en lumière le corps, et ses différents fluides naturels. Ça m'avait interpellée, mais (c'était il y a plus de 15 ans !) je ne savais pas trop quoi faire de cette découverte... et elle a végété dans mon esprit, à l'ombre, pendant des années.


Elle disait, à cette époque

"Je pense toujours que toute l'histoire du monde est dans notre corps".

Déjà, les prémisses de l'évolution de sa pratique, dirigée de plus en plus vers la nature, vers les symboles, les mythes...


Kiki Smith, How I know I'm here, 1-4, 1985-2000, linogravure (4 panneaux)



Au début de sa carrière, ses œuvres (années 90) autour des fluides, lui permettaient de travailler la question des liens entre l'intérieur et l'extérieur du corps, de questionner le corps et ses fragments.

Elle dira :

"J'ai choisi le corps comme sujet, pas consciemment, mais parce que c'est une forme que nous partageons tous, c'est une chose dont tout le monde a sa propre expérience".
Kiki Smith, Heart, 1986, plâtre et feuilles d'argent

Ces œuvres des années 90-2000 ont amené l'artiste, sa sensibilité, sa perception du corps à muter, passant de la cellule la plus infime, les organes, le corps entier, le règne du vivant, le monde terrestre puis l'expansion au-delà de la matière terrestre.


Kiki Smith, Pee body, 1992, cire & perles de verre

Les œuvres de Kiki Smith présentaient déjà cet état intermédiaire, cet entre-deux, cet équilibre entre des concepts opposés, en dualité.

Attirance-répulsion.

Délicatesse-bestialité.

Entre ces concepts qui semblent opposés, il n'y a pas de choix à faire : nous sommes tout cela à la fois, et c'est ce qui fait notre humanité (et j'ai cherché sur internet l'antonyme de binaire... et je n'ai pas trouvé ! : notre complexité d'êtres humains.)


Les thèmes abordés par l'artiste à travers divers medium (photographie, œuvre textile, sculpture gravure) nous parlent de la condition humaine, du corps comme véhicule et support de questionnements, de féminité, de spiritualité, de nature.

Le titre de l'exposition "Entre chien et loup" m'évoque, dans cette référence au passage du jour à la nuit, cet état d'équilibre, cet entre-deux, notre équilibre, et celui que nous tentons de maintenir, en nous, autour de nous, avec nous.

A mes yeux, cela symbolise complètement notre nature humaine : notre dualité intrinsèque. Nous sommes des êtres complexes (délicats et issus d'un mélange), non binaires. Tout se joue dans l'entre-deux, dans l'équilibre maintenu -ou rompu.


Kiki Smith, Veines & artères, 1993-2000, verre


Dans cette exposition à la scénographie que j'ai trouvée très agréable et fluide, Kiki Smith nous livre un monde empli de symboliques, issues de sa sensibilité, sa vision du monde et du corps humain -et féminin plus particulièrement.

Sa sœur emportée par le SIDA est probablement à mettre en relation avec sa fascination pour le corps humain et ses explorations en tant que réceptacle de l'identité (c'est un fait que j'ai découvert a posteriori).


La vulnérabilité de l'être et de son destin biologique sont au cœur de sa démarche. Sondant l'imagerie du corps féminin dans ses aspects les plus cachés et les plus vils, elle vise également à secouer les représentations traditionnelles de la figure stéréotypée de la femme

(extrait du livret de visite de l'exposition "Entre chien et loup").



C'est son propre corps qu'elle explore, et son approche de sa réalité organique, charnelle, matérielle est liée à ses émotions et son instinct.


A travers ses œuvres, elle nous dit "comment nous habitons nos corps, comment nos peurs autant que nos désirs s'inscrivent dans nos chairs".


Vous l'aurez compris, Kiki Smith adopte une démarche artistique emprunte d'engagement féministe et social. Ses œuvres sont exactement dans cet entre-deux, elles sont à la fois délicates, sensibles et crues ou déroutantes; elles parlent en même temps de féminité et de bestialité; elles questionnent ensemble le corps et les émotions, l'instinct; l'universel et l'intime; la fragilité et la brutalité...



Et je terminerai ce court article par les propos de Kiki Smith :


"Si un homme peut représenter toute l'humanité, une femme le peut tout autant"


Je trouve cela tellement juste, tellement "évident", et bousculant aussi une histoire de l'art surtout jalonnée par des représentation de corps d'hommes, comme s'il s'agissait du seul modèle existant, ou du modèle prévalant...

Je partage sa vision de l'être humain, du corps humain en général. Qu'il soit un corps de femme, d'homme, transgenre, etc.


Le corps humain.

Les corps humains.

Les 7 milliards de corps humains.

Les 7 milliards de diversités de corps et d'esprits.


Kiki Smith, Nuit, 1993, aluminium, bronze, mohair, installation