La fabrique du corps humain, le cabinet anatomique



"Cette période appelée à juste titre l'époque de la Renaissance est toute vibrante d'une passion que rien ne peut plus maîtriser; dans l'histoire des temps modernes, c'est la période où commence l'émancipation de la création artistique et de la pensée des savants. L'initiation à cette belle passion ne cessera de stimuler prodigieusement la recherche artistique et scientifique actuelle. C'est la raison pour laquelle on s'attachera à faire valoir l'oeuvre des artistes et des savants de cette époque aux yeux des générations présentes." disait Ivan Pavlov (1849-1936) à propos des liens étroits entre l'activité artistique et l'activité scientifique -anatomique, médicale- à la Renaissance.



L'anatomiste André Vésale réunira ces approches complémentaires du corps humain dans son traité anatomique De humani corporis fabrica (illustré ci-dessus) -La fabrique du corps humain / ou Sur le fonctionnement du corps humain.


Répéter des gestes -dissection, autopsie-, répéter des représentations de ces gestes -gravures, planches anatomiques, peintures-, répéter l'apprentissage par le regard de ces images... fondent l'exploration du corps humain et la diffusion de ce qu'on y découvre au XVIe siècle.


A la Renaissance, les liens entre les arts et les sciences sont intrinsèquement liés : il est courant d'être artiste, médecin, philosophe, anatomiste, tout cela à la fois (exemple de Léonard De Vinci, pour n'en citer qu'un seul).

Ces différentes approches complémentaires œuvrent pour un même but, celui de comprendre l'humain -son corps, et ce qui l'habite, ses mystères, ses activités émotionnelles, spirituelles, psychiques-, pour le guérir, éveiller sa curiosité, le nourrir, l'épanouir, le faire rêver.


Cet article est non exhaustif, et j'ai l'intention de détailler plus en profondeur certains concepts, certaines découvertes dans de futurs articles. Il représente le premier volet d'une série -"Explorer le corps humain, Le réparer, et Vers la métamorphose alchimique".



I. Explorer le corps humain & diffuser les découvertes


Au milieu du XVe siècle, en Europe, l'apparition de l'imprimerie ouvre et diffuse les découvertes et les savoirs (les caractères mobiles de l'imprimerie existent déjà depuis plusieurs siècles en Chine).

Cela permettra d'accélérer le processus, et de toucher davantage de monde, de vulgariser et d'enseigner à travers l'image et l'écrit reproduits.

En ce qui concerne l'anatomie, les ouvrages imprimés, les gravures, mais aussi les cabinets de curiosités (que j'ai déjà évoqués ici) permettront d'éduquer, de se former.


Au milieu du XVIe siècle, tous ces moyens de diffusion sont bien en place.

On pratique déjà la dissection, l'autopsie dans le but de développer l'expérience, découvrir et se former (anatomistes, médecins).

Ces dissections répétées (pour assimiler) sont représentées en gravures, ou en peintures et figurent dans les ouvrages de diffusion.


C'est après le Moyen-Âge que la dissection et l'autopsie commencent à être pratiqués, car jusqu'ici l'Eglise n'y était pas favorable. Puisqu'elle avait un grand pouvoir, cela était tout simplement interdit -ce qui n'a pas empêché certains médecins d’œuvrer en cachette pour faire avancer leurs recherches.

Les liens étroits entre la spiritualité -représentée exclusivement par l'Eglise à cette époque- et la matérialité du corps -d'un point de vue des savants, des médecins- sont intéressants car s'il était interdit de disséquer, c'est parce que l'Eglise jugeait qu'il était impossible d'ouvrir un corps sans détériorer son âme.

Lorsque cela a été admis, vers le XIIIe siècle, les cadavres employés étaient des corps "étrangers" à la ville pratiquant la dissection, des criminels, des morts à l’hôpital.


Johannes de Ketham, La dissection, 1491 (Fasciculus medicinae)

Ces activités témoignent de la curiosité humaine :

Voir pour représenter le corps ouvert,

Montrer pour contempler ce qui est caché et invisible.


L'être humain, l'anatomiste, le médecin traverse la couche des apparences pour tenter d'en extraire les mystères du corps.


C'est la volonté de André Vésale, au XVIe siècle, mettant à plat -et à mal- le discours anatomique tenu jusqu'ici pour universel, celui de Claude Galien.

Vésale multipliera les dissections pour une observation fine, visuelle et tactile, afin d'être le plus précis et le plus juste dans ses transcriptions.


II. Saisir le corps par l'image



Celui qu'on nomme le "père de l'anatomie moderne" ,André Vésale est l'auteur du traité d'anatomie humaine De humani corporis fabrica (= La fabrique du corps humain).


André Vésale était un anatomiste et médecin, considéré comme le plus grand anatomiste de la Renaissance.

Dans sa famille, on était tous médecins -ou presque- donc l'univers anatomique, du squelette ne lui est pas étranger lorsqu'il décide de s'y consacrer également.


En 1543, il publie pour la première fois De humani corporis fabrica, un traité anatomique en 7 livres.

Chacun des livres aborde en détail tout ce qui nous compose : les os, les articulations, les muscles, les organes, les systèmes nerveux, etc.

Ils sont illustrés de gravures réalisées par Vésale lui-même, et d'autres artistes de l'époque (notamment Jan Stephan Van Calcar, ou d'autres artistes formés à l'école de Titien).


Cette encyclopédie témoigne de l'ampleur des observations de Vésale sur le corps humain, au cours d'autopsies. Ces observations sont représentées en gravures très détaillées.

Il est d'ailleurs fort probable que les graveurs aient assisté aux dissections de Vésale afin d'en traduire un rendu si complexe et si précis en image.

C'est la raison pour laquelle on considère ce traité comme majeur, même s'il n'est pas le premier.

Vésale s'est appuyé sur des thèses existantes, notamment celles de Galien dont il a pointé de nombreuses erreurs.



III. Le théâtre anatomique


Le corps humain est un spectacle dans lequel nous cherchons à comprendre la place et le rôle de chacun des acteurs, le fil conducteur, ce qui se passe sur scène, et dans ses coulisses invisibles.


Dans les théâtres anatomiques, les dissections de Vésale sont très suivies par ses élèves.

Ce médecin pose un regarde très critique -et même dans le sens péjoratif qu'on peut entendre de ce terme- sur l'anatomie telle qu'elle est vue, enseignée, représentée encore au XVe siècle.

Il aura une grande influence sur les travaux de rénovations de l'anatomie moderne, de renaissance de celle-ci.

Il révolutionne la pratique des dissections et les leçons d'anatomie qui en découlent.

Il es considéré comme le fondateur de l'anatomie humaine moderne :

L'image ci-dessous montre comment se déroulaient ses séances de dissection :



Il dissèque lui-même les corps humains, prend des notes de ses observations, rédige les leçons -et il est entouré de ses apprenants dans un grand amphithéâtre, qu'on appelle théâtre anatomique.


Portrait d'André Vésale (1514-1564) par Pierre Poncet (qu'il a peint en copiant une gravure représentant l'anatomiste-médecin)

La Fabrica est son oeuvre majeure. Le texte et l'image ont autant d'importance l'un que l'autre au sein de ce traité complexe et riche destiné à la diffusion.




L'exploration du corps humain, à travers la fabrica ainsi nommé par Vésale est riche de symbolique à mes yeux :


- Ce mot latin fait référence à tout ce qui est renfermé à l'intérieur de notre corps -nos organes, viscères, pensées, émotions, énergies, fluides, etc. Il y ferait référence à son emploi dans le livre De natura deorum de Cicéron, dans lequel ce philosophe romain (1er s. av. JC) définit la fabrica ainsi.


- Et lorsque nous le traduisons de manière plus "simple", fabrica renvoie également à la fabrication : notre corps est le résultat d'une fabrication.

Fabrication qui renvoie à l'époque à l'oeuvre d'une puissance divine, d'un Créateur, de la Nature...


- C'est également l'idée d'un corps qui se "fabrique" au quotidien, qui se transforme, se métamorphose au fil du temps et des expériences.


Ce double sens est inspirant pour moi. Je le rattache à l'Homme-machine, de Julien Offray-de-La-Mettrie (j'ai l'intention de partager mes réflexion, mes visions et questionnements relatifs à cette thématique qui m'inspire énormément, j'en parle -si peu- ici)

En effet : le corps humain est vu comme un réservoir, un contenant qui renferme des phénomènes dont on cherche à nommer les liens et les interactions qui existent naturellement entre eux...


"Les os du corps humains", De humani corporis fabrica

L'exploration du corps humain et la diffusion des découvertes et des savoirs anatomiques montrent des liens étroits entre la pratique du scientifique et celle de l'artiste. L'un s'attache à l'observation, le second au sensible.


De humani corporis fabrica continue d'inspirer les scientifiques et les artistes qui puisent dans ses références, 400 ans plus tard.


Johannes Blaeu, Théâtre anatomique, Amsterdam, 1649

Chercher à joindre ce qui est disjoint, chercher à percer les mystères humains...

Démembrer, assembler, suturer, recomposer...

S'attacher à révéler ce qui est caché en nous, d'une manière esthétique et sensible -car liée à l'observation qui ne peut être que subjective, car incarnée- n'est-ce pas sacraliser notre part humaine ?

Et ce, dans une architecture à l'apparence d'une boîte qui renferme un savoir, une boîte crânienne (parce que j'aime établir des analogies et que je n'ai pas pu m'empêcher ici !)...