Monstres et merveilles

Les cabinets de curiosités sont indissociables des monstres et merveilles...

En effet, ces lieux insolites, à l'image de leur collectionneur, regroupent un ensemble de choses créant des associations chimériques, entre le monstrueux et le merveilleux.


Ces associations et fascinations proviennent aussi des observations de l'époque, où l'étrange interroge...



Cabinets de curiosités et anatomie . Monstres et Merveilles aux XVIIe et XVIIIe siècle


I. le siècle de la connaissance


Les XVIIe et XVIIIe siècles ont vu les cabinets de curiosités se développer énormément. Ils constituaient des outils d'émancipation sociale, et une démonstration de collections scientifiques.

C'est à cette période que l'humain est désireux de penser individuellement, non plus guidé par un dieu omnipotent.


L'esprit divin crée le monde, l'humain cherche à le co.nnaître.



REMBRANDT - La Leçon d'anatomie du docteur Tulp, 1632

Les crocodiles étaient perçus monstres les + exotiques au XVIe


Dans ces théâtres du monde, on observe, on ordonne, on classe la diversité naturelle dans une volonté de rendre le monde intelligible.

Ces cabinets auront même droit à leurs catalogues, afin de diffuser plus largement. Ces catalogues étaient constitués par des naturalistes, des médecins, des apothicaires en vue de transmettre des savoirs médicinaux.



Frontispice du catalogue du Museum Kircher, 1651, coll. publique d'antiquités & de curiosités

Au XVIIe et XVIIIe siècles, le corps (humain particulièrement) sera la source de nombreuses études, expérimentations, découvertes, thèses, théories.

Le siècle des Lumières est fascinant !


Dans cette volonté de connaissance, de classification, d'ordonnance, les scientifiques étudieront ce qui, selon leurs observations, s'écarte de la norme, le bizarre, l'étrange...

Des fioles, des bocaux, des organes inquiétants et intrigants se multiplient...

Les cabinets de curiosités exhibent des corps disséqués, éclatés, d'autres singuliers ou disproportionnés...

On cultive le goût pour la difformité ou le spectaculaire.

On classifie les êtres monstrueux (du latin mostrare = montrer).


Et comme à la Renaissance, les sciences et les légendes n'étaient pas cloisonnées, ce sont des explications scientifiques qui définissent les monstres.









II. les monstres : entre co.nnaissance et fantasmes


"Le monstrueux est simplement ce qui est singulier, distinct et original, et qui s'écarte du modèle

J. Fontcuberta, série "Faune", monstre conservé selon la méthode Fragonard, 2005

conventionnel, c'est pourquoi toute oeuvre d'art doit aspirer à une certaine "monstruosité"". Joan Fontcuberta.













La définition du monstre, du monstrueux est toujours relative et intrinsèquement liée à une manière d'appréhender le monde. Elle dépend d'une époque, d'une culture, d'un positionnement géographique aussi...


L'écart, la singularité, l'originalité, etc : n'est-ce pas là la vraie richesse ?


Cette variété est fascinante parce qu'elle interroge ce qui diffère de l'ordinaire, de ce qui est courant (je préfère ce terme à celui de la norme).


Petrus Gonsalvus, sa fille, son fils (famille dite "velue"), v.1580

Le monstre, depuis l'Antiquité, est un croisement de la nature et de l'imagination, un croisement de la science et des légendes.

Le monstre est exotique car il vient d'ailleurs.

Dans cet exotisme, la rareté et la monstruosité se rencontreront pour nourrir l'art et l'imaginaire (souvent confondus avec la science également).


Les monstres ne dérogent pas l'ordre du monde, mais ils l'interrogent.


De ce fait, ils seront des éléments de choix, dans les cabinets de curiosités.


Entre fascination et répulsion, la science des malformations pointe les "erreurs" de la Nature, les anomalies de l'harmonie préétablie.

La tératologie, par exemple, questionne notre vulnérabilité et notre incapacité de contrôle des lois sacrées de l'Univers et de la Nature.

C'est un sujet qui m'intéresse, et pour lequel j'ai une curiosité (rien de morbide ou malsain là-dedans), mais je ne me suis pas encore penchée davantage là-dessus...


Au XVIIIe siècle encore, on a un grand intérêt pour le monde vivant (qu'il soit végétal, minéral, ou animal). Cet intérêt témoignait beaucoup de curiosité mais aussi d'inquiétude vis-à-vis des organismes considérés/perçus comme monstrueux (écart par rapport à une norme établie, ou décrétée).

Au XVIIIe siècle, la science établit le postulat qu'il règne un ordre dans la Nature. Même si on ne le comprend pas bien, même s'il nous échappe, cet ordre est réputé associé à un dieu omnipotent (jusque là).


J'ai découvert que Diderot s'était intéressé à cet ordre, et à ces cas, ces êtres dits monstrueux.

Avant le partage de sa pensée à ce sujet, le monstre était un fait contradictoire. Un fait qui bouleverse l'état naturel des choses (et donc il faut y remédier...)


Diderot pensait que ces "écarts" manifestent un autre ordre de la Nature.

Pour l'époque, sa pensée est considérée comme excentrique...


Encore de nos jours, le terme monstre est associé à ce qui est singulier, bizarre, étrange, différent.

L'intérêt des cabinets de curiosités, c'est qu'ils proposent des visions du monde dans lesquelles le métissage est la norme. L'hybride, le bizarre, le tordu, l'étrange ont pleinement leur place.

Malgré des maladresses parfois (passées ou présentes et même à venir), le goût pour la diversité montre une ouverture d'esprit et une curiosité.

Qu'il s'agisse d'évoquer les monstres, les plantes, les maladies, les difformités, les organes (sains), les pierres, etc. ce sont de fabuleuses associations qui se créent et qui, à leur tour, créent de nouveaux mondes nourris d'imaginaire (et de toute manière, l'imaginaire provient toujours de choses perçues, senties, vécues).


III. un goût pour la singularité et l'étrange


monstres marins décrits par Paré, Rondelet, Gessner et Aldrovandi

Le cabinet de curiosité en est peuplé !

La chimère est un catalyseur de notre créativité ! Elle évoque un ailleurs merveilleux mais aussi les écarts de la nature.

Le monstre transgresse la séparation des genres et des règnes.

Il mêle l'animal, l'humain, le végétal...







"Si tu veux donner une apparence naturelle à une bête imaginaire supposons un dragon, prends la tête du mâtin ou du braque, les yeux du chat, les oreilles du hérisson, le museau du lièvre, le sourcil du lion, les tempes d'un vieux coq et le cou de la tortue" (Léonard de Vinci).













Dans l'art, la monstruosité est représentée dans des tableaux de Jérôme Bosch, des peintures d'Odilon Redon, dans des œuvres surréalistes bien plus tard... Les représentations des monstres ont toujours donné forme à nos peurs intérieures.


Odilon Redon, Chimère, 1883

Je suis fascinée par ces formes qui s'écartent de l'ordinaire, de la norme, parce qu'elles sont insolites, et surtout parce que c'est une définition de la beauté qui échappe à celle qui est plus conventionnelle, et qui évite de réfléchir par soi-même.


J'aime comme certains artistes contemporains s'emparent de ces concepts, autant anciens qu'actuels.

C'est le cas notamment de Matthew Barney qui a construit une cosmologie qui m'inspire énormément (dans les questionnements liés à l'anatomie, aux limites et au pouvoir de résilience du corps, aux modifications et aux références mythologiques et symboliques), Thomas Gründfeld... et tellement d'autres !!!

(j'ai envie de rédiger des articles sur certains artistes contemporains qui réalisent des chimères contemporaines, qui questionnent le monstrueux pour parler de concepts plus larges, liés à des questions de société etc...)


Mais je m'arrête là, car je commence à divaguer, et à tisser une toile pleine de nœuds !


Matthew Barney, série Drawing Restraint

Au fond, la question de la monstruosité rejoint celle de la beauté.

D'ailleurs, est monstre ce qui est montré, exposé...